Le 7 janvier en Bolivie

IMG_1294Le 4 janvier, nous avons d’abord sauté dans un Uber Pop pour nous rendre à Charles De Gaulle, puis dans un avion pour Lima. Après 12 heures de vol et une nuit à l’hôtel de l’aéroport, nous avons repris un vol de 2H pour Juliaca, ville située au sud du Pérou. Là nous avons pris un collectivo (mini bus populaire) pour Puno où nous avons attrapé un taxi pour atteindre la frontière bolivienne que nous avons traversée à pied après les formalités d’usage. De l’autre côté un autre «collectivo» nous attendait, il allait nous emmener à Copacabana, un village de pêcheurs posé sur les rives d’un lac sinon le plus beau du moins le plus haut du monde : le lac Titicaca.

J’aurais pu démarrer le récit par «Après un long voyage, nous voilà en Bolivie sur les bords du lac Titicaca…» mais ce serait occulter les 35 heures qui séparent l’appel au taxi du premier tableau du voyage. Pour atteindre ce lieu, il faut le vouloir vraiment et comme on le sait, l’attente conjuguée d’un peu de souffrance rajoute souvent une extra part de satisfaction, voire de beau, dans le souvenir. Il en va de même pour le désir, toujours prompt à appeler la difficulté pour mieux s’exprimer, mais c’est là un autre sujet – sur lequel je sais je reviens souvent dans mon blog tant tout ça m’obsède, du fait de l’expérience ou de la crainte je suppose. (Le Doux dresse une oreille). Bref reprenons …. …

Là, une fois arrivés, nous avons pris trois claques, chacune étant de nature différente. Celle de l’aller fut oculaire. Un éblouissement par la lumière de laquelle s’entrechoquait la violence de deux miroirs bleu vif séparés par une bande de nuages qui se mouvaient en roulades. La claque retour fut ce mal de l’altitude qui concerne quasi tout ceux qui se piquent de passer de 0 à 4000 mètres d’un coup. Nous avions été prévenus mais cela n’avait pas suffit à modifier nos plans. Par KO en moins d’un set, nous avons, durant trois jours, procédé à une triangulation quasi mécanique du circuit nous menant de la pharmacie, au lit, en passant par l’examen prolongé du fond de chiotte, l’œil mi-clos et la bouche ouverte. A l’instinct, à moins que ce ne soit à la lecture de la notice, nous avons préféré ces inconvénients peu glamour aux effets secondaires du seul médoc à l’efficacité reconnue : le Diamox.

Pense à faire un post sur les tue-l’amour me dit Le Doux en dressant sa deuxième oreille, absolue elle aussi. C’est sûr que ce séjour nous en aura donné la matière si je puis dire. Et de me rouler dans une furieuse absence de poésie. Cela dit j’ai toujours pensé que le tue-l’amour est un truc qui tue les amours pas super en forme. A développer…

Oubliant ma migraine, j’aspirais donc à ne me concentrer que sur le beau du paysage et appelant le calme en moi, je réalisais à quel point le cadre magique dans lequel j’étais plongée m’y aidait. La vertu des lacs peut-être qui prête au romantisme et pousse le temps à suspendre son vol. Au loin se dessinaient des îles dans lequel nous avions prévu d’aller dès le lendemain.

J’ai bien aimé ce moment sans contingence, sans actualité, sans connexion internet où l’esprit ne fait rien d’autre que se poser, où plus rien ne lutte, où sont déposées les armes de chacun et les vanités urbaines de tous, où le sens de la vie se conjugue différemment et où la question de la fin du capitalisme ne se pose jamais sous ces cieux. Rester longtemps, longtemps dans cet endroit où personne n’a d’avis sur le dernier Houellebecq, le dernier Davos, le dernier contour des yeux Chanel….

Rêvassant depuis la terrasse de l’hostal, mon regard intercepte un mot : «desayuno». Est-ce que manger atténuerait ma migraine qui, décidément tape l’incruste dans ma zone occipitale. Je vise ensuite une autre inscription : WIFI. Je ne résiste pas. «Usted me puede dar la llave del code Wifi por favor.» dis-je dans mon  espagnol scolaire et résurgent.  Je romps avec mes promesses de désintoxication de connexion mais bon… apparaît alors sur l’écran de mon iPhone, accompagnée des deux notes musicales, une alerte du Monde sur laquelle je ne clique pas et qui disparaît. J’intercepte vaguement deux mots qui glissent sur le champ de ma conscience et ne percutent rien d’autre que mon intuition d’une tache dans le décor. Je vérifie mes messages, j’ai à peine le temps de les voir que le réseau faiblit.

Depuis mon poste d’observation à l’internet défaillant, je remarque une colline nue et verte, qui opère une avancée sur le lac. Elle est traversée de part et d’autre par un chemin de terre qui doit offrir de spectaculaires points de vue. Bordée de joncs et de petits bateaux, l’endroit inspire l’exploration. Avant la traversée sur l’île nous pourrions y aller, dis-je au Doux qui me vient de me rejoindre sur la terrasse. Ah il y a le WIFI ? Oui je me suis connecté mais il ne fonctionne pas très bien. Il se connecte et soudain change de tête. «Mais non, ce n’est pas possible ! ».

Je réalise que cette information incroyable n’a atteint aucun de mes hémisphères et qu’elle est restée bloquée quelque part sur le chemin entre mon œil et mon cerveau. J’ai un peu honte de ça, car j’ai la vague impression qu’en cas de bonheur intense une sorte de filtre s’installe dans mon logiciel personnel sans me demander la permission. Serais-je d’un égoïsme fou, suis-je dénuée d’empathie ? Je me sens un peu comme le Meursault du roman (Camus, pas le vin) pas vraiment indifférente mais pas totalement concernée non plus et surtout loin, si loin, à l’ombre de mes 4000 mètres. Docteur, est-ce grave ?

A mon retour à Paris, je mesure la déferlante médiatique qui s’est emparée de la France et je lis la colère partagée, l’indignation fédératrice et les points de vues qui avancent en rampant, se bousculent et qui au fil des jours s’affinent.

C’était la troisième claque. Elle aussi d’une autre nature. Elle compte double.

Publié par

M.

Happy Quinqua, c'est moi !

8 réflexions au sujet de « Le 7 janvier en Bolivie »

  1. J’avais chatouillé légèrement ton bonheur d’aventurière avec les évènements Parisiens, qui sont planétaires d’ailleurs, et je n’ai pas eu de retour !!! Oui je sais, le mal des montagnes pose un problème de concentration, mais il n’affecte pas l’amitié, je connais quelques 6000 qui ne m’ont pas fait lâcher l’affaire avec quiconque, surtout pas ceux qui me conseille les bonnes shoes. Les barbus de tous poils ne peuvent avoir de prise sur cette putain de nature, le lac Titicaca les emmerdent et ce n’est pas un euphémisme, en tous cas , toi tu es pardonnée.

    1. Prince Biker, pardon, c’est vrai tu m’as conseillé les treck shoes et je n’ai pas répondu à ton message sur FB. Mais nous avons vécu tout le séjour avec le bide en Z et (presque) sans internet. J’avais même laissé à Paris mon lap top, c’est dire la nudité dans laquelle je me suis retrouvée là-bas.
      Merci pour le pardon. On fête ça dès que tu reviens à Paris, dépêche toi, je repars bientôt….

  2. Beau texte et en plus un peu de « soul searching? » es tu revenue parmi nous? sans migraine ou étourdissement des altitudes? Ne t’inquiète pas notre indifférence apparente n’est qu’un bouclier. Comme le disait l’écrivain T.S Eliot « Les hommes ne supportent pas trop de réalité… » et tu te souviendras du lac Titicaca…un lieu privilégie, difficile d’accès, avons nous vraiment en nous le désir de monter toujours plus haut, quoiqu’il en coute?

    1. Ma Papesse, j’adore tes commentaires toujours en finesse. Merci ! Oui je suis de retour à Paris, mais plein de voyages en perspective dont New York. Je t’appelle vite pour un debrief circonstancié de la vie et te souhaiter toutes ces choses que tu mérites pour cette nouvelle année.

  3. N’ayez pas honte de votre réaction, l’altitude en est la cause, que vos moments passés avec le Doux et la vue de beaux paysages à 10 000 km de la France restent des moments de bonheur.

    1. C’est toujours un exercice que celui de se débarrasser de la culpabilité. Tant de raisons de se sentir coupable !
      Merci Isa, pour votre bienveillance.

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