Soko Love

IMG_0784C’est un drôle de bonhomme qui ressemble de loin à Hitchcock surtout quand il arrive sur scène de son pas calculé, un peu comme s’il allait acheter du pain ou s’il ne faisait que passer. Il pose alors sa main gauche sur le bord du piano, la main droite sur le cœur et s’incline à peine pour un bref salut à un public qu’il ne regardera plus jamais qu’en aucune autre occasion que celle-ci. Nous sommes venus là à Aix pour écouter le grand, l’immense, le génial pianiste Grigory Sokolov, dans un programme qui nous enchantait par avance : Partita de Bach, sonate n°7 Beethoven, et puis Schubert dont mes six adorés Moments Musicaux. Nous n’avons pas été déçus.

Le maître comme beaucoup de virtuoses a ses caprices. Pas question de subir la concurrence de grillons hystériques dans un champ de séquoias, Donc no way La Roque d’Anthéron, dommage.

Une fois installé à son piano, il a ce geste de faire virevolter en arrière le pan de sa veste afin que le bas couvre le tabouret et puis la tête en dedans sans autre rituel de concentration, il démarre.

Assis, la partie gauche de sa silhouette, ne paraît pas assortie à la partie droite. D’un côté nous voyons un vieillard cacochyme courbé sur son clavier, une tête ronde posée sur un dos vouté, de l’autre : on devine la jeunesse virtuose de ses doigts dansant sur le clavier. A gauche Dürer, à droite Degas.

Sokolov, fait ce qu’il veut et à son rythme, son interprétation souveraine se pose au dessus de tout : de la mélodie, du tempo, de la composition, du public. Il retient une note par-ci, décide d’un cri par-là, et me pénètre (j’avais écrit NOUS mais Le Doux me dit « tu veux pas te faire pénétrer toute seule ») d’un chuchotement musical quand soudain il accélère, imposant avec bonheur pianissimi quasi inaudibles, allegro imperioso, fortissimi endiablés, il va vite, très vite, plus vite, plus fort, retombe un peu, ralenti… ( j’évite de justesse la grossesse nerveuse) … Bref pendant deux heures et demi, il va nous tenir par l’oreille sans nous lâcher.

La frontière entre le divin, l’humain et la machine n’est pas très claire chez Sokolov mais le génie qui se dégage de sa virtuosité nous/me comble. on en ressort essoufflés mais heureux, nous ne sommes pas les seuls, eux aussi, là par exemple. Le Doux est sous le charme, son oreille absolue s’est brutalement rétrécie.

Le public, en apnée, applaudit à tout-va et Sokolov, comme pour prolonger notre bonheur, fera semblant de se faire prier six fois.

Au cours des six allers-retours de rappel qu’il effectuera entre son piano et la sortie de scène, jamais il ne nous regardera.

 

Publié par

M.

Happy Quinqua, c'est moi !

2 réflexions au sujet de « Soko Love »

  1. Nous de notre côté nous étions à Roque d’Antheron, mais pas pour le même artiste. Cadre toujours magnifique, chant de cigales, un beau concert, mais le reproche que nous pouvons faire, c’est que le concert commence tard (on attend la nuit) termine donc tard et après il faut rentrer. Nous vieillissons…

Laisser un commentaire