May’s Opera

S’il y a un temps pour tout, nous n’avons pas suffisamment de temps pour le pas grand chose. Le sablier, figé dans sa verticalité descendante, nous intime sinon de tracer du moins d’intensifier. D’un côté le travail, nécessaire, statutaire, de l’autre le plaisir vers lequel on tend naturellement. Ce paradoxe de l’utilité/plaisir vs la vacuité de l’inutile nous pousse à calmer le jeu “souvent” et à accélérer nos particules “parfois”, ou le contraire selon que l’on vit à New York ou à Marseille. Après, c’est question de préférences: se faire griller au soleil les mains dans le dernier Voici ou s’infliger la frénésie de mouvements utilitaires. Le Bonheur ou l’idée qu’on s’en fait aurait-il quelque chose à voir avec l’opportune rencontre du Plaisir et de l’Action? L’art en particulier et la culture en général laissent cette libre impression d’arrêter le temps, tout au moins au moment même de leur consommation. Voici les 2 moments de ce pluvieux mois de mai que je voudrais partager et au cours desquels mon temps s’est arrêté.

Il y a eu à Bastille une sublime Gioconda évoluant dans des tableaux séquentiels composés d’une bichro rouge et noir, équilibrés dans la mise en scène et célestes dans les voix. Ponchielli raconte des sentiments exagérés comme on en trouve dans la plupart des opéras; En effet, pour déployer l’ampleur d’une voix, mieux vaut qu’il y ait de l’hystérie, de la douleur, de la colère, du drama quoi. Mais au delà de la difficulté des personnages à exister dans le livret, leur facilité à chanter leur désespoir sur la scène nous fait passer un merveilleux moment. IMG_4811Bon après on peut s’étonner de ce que la mère (la cieca/ Maria José Montiel) paraisse beaucoup plus jeune que sa fille (Gioconda/ Violeta Urmana), ce sont les caprices du casting qui nous rappelle que nous sommes là d’abord pour le chant. Je garde en mémoire le souvenir amusé d’une Carmen au MET en octobre dernier qui aurait parue être la mère de Don José si celui si n’avait pas été coréen.

Autre merveilleuse soirée : à l’opéra Garnier cette fois où les 1900 chanceux dont je faisais partie ont pu apprécier les 4 tableaux chronologiques proposés : “Un oiseau de feu” chorégraphié par Béjard en  1970 (“un peu ridicule” vous dis-je en chuchotant), “l’après-midi d’un faune” imaginée par Nijinsky en 1912 (“kitchissme” vous dis-je sans passion), “Afternoon of a faun” by Jerome Robbins (1974 “nettement mieux !” affirmait-on à voix haute en ajoutant que ce color blue style s’avérait “audacieux pour l’époque, mais carrément démodé aujourd’hui, vous ne trouvez pas ?”) and THE Bolero pour lequel nous nous avions fait les pieds au mur pour obtenir une place. Pas facile ! il avait fallu intriguer, passer plusieurs coups de fils, prendre des nouvelles et de l’élan, pousser des coudes. Et ça valait le coup. Ce n’est pas le parti-pris musical qui m’a enchanté, mais bien un travail d’équipe rondement menée et qui bloqua ma respiration à l’inspire pendant les 16 minutes que durent le tube de Ravel. La presse avait été dithyrambique, à juste titre. Que du lourd ! Marina Abramoviç dans la scénographie, Cherkaoui/Jalet dans la choré, Ricardo Tisci pour les costumes, les étoiles Aurélie Dupont et Marie-Agnès Gilot, Alice Renavand (première danseuse, clin d’œil à son tonton)…L’instant était magique, l’impression hypnotique, on se serait cru dans le générique de Vertigo avec des cercles concentriques blancs noirs qui s’enroulent et se déroulent à l’infini. Un immense miroir reflétait les mouvements graphiques et aériens des danseurs, le tout était sublimé par des effets de vidéo : un grand court moment.IMG_4919

Publié par

M.

Happy Quinqua, c'est moi !

7 réflexions au sujet de « May’s Opera »

    1. Merci, c’est trop gentil.
      Ah il y aura moins de place pour le blog dans ma vie à partir de maintenant mais je vais essayer de continuer à croquer malgré tout ces petites choses qui m’enchantent….histoire de ne perdre ni la main ni le contact.

  1. Chère M, je t’emboîte le pas pour la Ballet. J’y étais mercredi dernier, et toi ? L’Oiseau de Béjart a pris du plomb dans l’ailes avec les années. Si le Faune de Nijinski était bien incarné par Nicolas Leriche, son double m’est apparu bien évanescent chez Robbins. (Mais le public de l’Opéra a adoré ce style néo-classique.) Un moment régénérant avec le Boléro de Cherkaoui/Jallet, un pur spectacle d’art total. Du Palais Garnier au Grand Palais, l’art optique est moteur…

    1. J’y étais mardi dernier, oui l’art optique est moteur ! et le public prévisible.
      j’ai vu sinon que tu avais chroniqué Dynamo, quel nom nul mais quelle belle expo ! j’ai beaucoup aimé ton texte.

  2. « L’art en particulier et la culture en général laissent cette libre impression d’arrêter le temps, tout au moins au moment même de leur consommation »

    Toit à fait d’accord M. de s’arrêter sur un moment artistique et plaisant, si court soi-il, surtout sur le fait de s’échapper ainsi de la grisaille des temps et parfois des nuages dans notre tête.
    Votre idée est à rapprocher des concepts de la phénoménologie d’un certain Husserl dont je parlerai samedi prochain dans le Deblocnot à propos de Sergiu Celibidache dirigeant Bruckner….

    Claude

  3. Merci Claude pour votre commentaire.
    La phénoménologie me rappelle Merleau Ponty qui (a priori) me parle plus que Husserl qui m’a toujours un peu dépassée. Cela dit si vous me demandiez de développer je serais bien embarrassée. Je me contenterai de vous lire avec attention samedi dans le deblocnot, curieuse que je suis de voir comment vous aller relier entre eux ces hommes et leurs idées, avec l’Art et les mathématiques en toile de fond.

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